Cocon

Cocon

L’élection de Donald Trump … les réseaux sociaux ne stérilisent-ils pas une nécessaire diversité permettant d’éviter les naufrages. Facebook, instagram, finalement on se like parmi d’être si semblablement likable, et nous n’échangeons plus avec les personnes qui voteront pour Trump, pour le Brexit, pour le 9 février en Suisse, pour Marine le Pen demain pour signifier quelque chose qui ne se dit pas en ligne, mais dans la vie quotidienne. On se tient chaud entre nous qui pensons si évidemment la même chose, qui rivalisons d’ingéniosité, de belle formules, de gif animés et autres clips pour dire la certitude que nous avons d’être du bon côté ou… de plus en plus à côté?

Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants

Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau de votre poil
Apprenez à marcher et à rire
Parce que ce serait trop bête
A la fin
Que tant soient morts
Et que vous viviez
Sans rien faire de votre vie.

Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même expliquer comment.

— Charlotte Delbo, Une connaissance inutile, 1970

Et à écouter la superbe fiction autour des lettres de Charlotte Delbo à Louis Jouvet diffusée sur France culture.